Vendredi 1 octobre 2004 5 01 /10 /Oct /2004 15:23
Le temps du chemin... de gestation

Depuis la légalisation sur les moyens de contrôle des naissances, la maternité est devenue, dans notre culture et dans la majorité des cas de grossesse, un choix qui résulte de la volonté du couple de devenir parents. Et, comme la grossesse est souhaitée, elle est vécue, le plus souvent, avec bonheur. La venue de l’enfant a été prévue, planifiée et répond à un désir fort de construction d’une famille, dans la découverte ou la redécouverte des étapes de la grossesse.

Mais parfois,  à l’occasion d’une échographie, ce temps de gestation et d’attente calme, heureuse, est perturbé par la découverte de signes inquiétants: troubles du développement du foetus, suspicion d’une altération génétique ou malformation avérée.
Dans cette situation atypique, les futurs parents vont être confrontés à des réactions émotionnelles très fortes. Les attentes des parents sont déçues, car la perception tranquille du déroulement du processus d’enfantement est brutalement stoppée.

La gestation de l’enfant est une longue attente, attente qui suscite chez la mère une relation nouvelle à son corps, réceptacle de l’enfant et creuset de la vie qui s’y élabore, à partir du moment où la présence de l’enfant est ressentie. La transformation progressive du corps de la mère se fait alors dans une dimension différente du temps de vie habituel; c’est un temps rythmé par un processus de germination, lent, diffus, qu’accompagne le surgissement progressif d’un état d’amplification des manifestations émotionnelles, qui résultent des changements dans l’équilibre hormonal, inhérents à la grossesse.

Ces émotions vont s’exprimer dans des préoccupations souvent contradictoires: une vague d’amour et d’attendrissement pour l’enfant porté  alterne parfois avec la crainte plus ou moins confuse : “quelque chose pourrait bien arriver” et contrarier le cours normal de la grossesse et de la naissance; le bébé à naître pourrait choisir de ne pas venir et de s’absenter du monde de notre réalité quotidienne.
Le plus souvent, cette crainte, affleure et va disparaître, dans la mesure où les examens confirment que la grossesse se déroule normalement et que le bébé va bien.
Mais parfois, cette crainte va se faire plus insistante et entraîner la démarche d’une visite à la maternité ou aux urgences, pour consulter l’obstétricien ou la sage-femme. Une nouvelle échographie va en résulter.

Dans un petit nombre de cas, particulièrement lorsque les mouvements du bébé ne sont plus ressentis pendant un jour, deux jours et donc semblent avoir cessés, cet examen va confirmer une perturbation grave, imprévue, du développement du bébé.
Cette révélation - le bébé est mort in utero - que rien ne laissait prévoir, est vécue par la mère comme une violence brutale, qui lui est faite. Ce choc indicible, accablant, provoque un bouleversement physique et émotionnel très éprouvant pour elle et par contrecoup, pour le père, voire pour la famille.
Les parents se demandent alors comment cette rupture a bien pu se produire et surtout, ce qui a motivé la mort de leur bébé - et ceci, quel que soit le stade de la gestation. Ces questions, sans réponse avant le résultat des examens, vont générer un climat de tension dans le couple et parfois d’accusations réciproques, plus ou moins voilées. Cela rend l’épreuve encore plus douloureuse.

Il existe une autre situation qui va générer des sentiments perturbants, lorsque, à l’occasion d’un examen normal, l’échographiste découvre un indice qui lui fait craindre une malformation : le foetus pourrait être atteint d’une altération génétique et à la naissance, le bébé sera au mieux handicapé, au pire polyhandicapé ou non viable.

La mère, seule ou accompagnée de son époux, va alors observer avec une attente anxieuse le comportement de l’échographiste, pour trouver des signes qui vont être interprétés comme confirmant que “quelque chose ne va pas”: silence du médecin, légers froncements de sourcils, fixité du regard et insistance dans l’examen d’une zone particulière...

Dans ce cas, le choc de l’annonce de cette nouvelle situation, par le médecin, donne aux parents, et surtout à la mère, le sentiment d’être foudroyés, cloués sur place, sans réaction, comme hébétés.  Le sol s’est comme dérobé et ils sont dans la confusion la plus complète. Chagrin, abattement, incompréhension, révolte impuissante, déni de la réalité, colère, peur voire terreur font partie du maelström. Parfois, un sentiment de culpabilité fait surface et fragilise l’équilibre psychologique et relationnel du couple
Pour pouvoir retrouver sa capacité de réflexion et de décision, pour faire face à la réalité et l’accepter, le couple a besoin de temps, ne serait-ce que pour sortir de cet état de sidération dans lequel l’a placé l’annonce du pronostic.

Le paradoxe de la situation, c’est qu’il va être confronté très vite aux propositions du médecin sur la suite à donner : examens complémentaires -amniocentèse, dans le cas de la présomption d’un handicap - ou une interruption médicale de grossesse, si l’enfant ne doit pas être viable à la naissance ou mort in utero.
Le couple va alors devoir décider et décider vite, sous la pression du corps médical, soucieux de sécurité maximale pour la santé de la mère.

C’est à ce moment-là que le corps médical - médecin et/ou sage-femme - joue un rôle essentiel. Il dispose de connaissances scientifiques et d’outils de compréhension qui lui permettent de prendre de la distance, une certaine distance, mais néanmoins il ne sort pas indemne de cette découverte.
Sa proposition est exprimée dans un registre apparemment rationnel et est formulée dans un contexte où ses émotions sont rationalisées et non reconnues comme telles. Il en résulte, pour le corps médical, une crainte qui s’exprime par l’amplification du risque vécu par la femme enceinte.

Sous le couvert d’une action médicale justifiée, la suite à donner est présentée comme nécessaire, sans qu’il y ait une conscience claire de ce qui se joue, chez et entre les partenaires.
 
Dans la quasi-totalité des cas, le vécu du couple est insuffisamment pris en compte. Pourtant, ce couple est inscrit dans une culture, avec des convictions, des désirs, des besoins, des exigences morales. Et, ce dont il a d’abord besoin, dans cette situation dramatique, c’est de s’exprimer et d’être entendu dans son désarroi, avant de pouvoir prendre la décision la plus conforme à ses croyances, et de pouvoir assumer les conséquences affectives de son choix.
En principe, toutes les conséquences et les implications de l’acte médical conseillé sont expliquées, qu’il s’agisse d’amniocentèse ou d’IMG. Mais dans l’état émotionnel où se trouve le couple, la quantité d’informations fournies ne va être reçue que partiellement, en raison de l’état de tension de la mère et même, du père.

Une particularité du fonctionnement émotionnel est de faire résonance chez les personnes qui sont en inter-relation et de suspendre, pendant tout le temps de l’interaction, et de manière plus ou moins importante, l’accès aux processus mentaux et l’utilisation des capacités intellectuelles des personnes en présence.
Ainsi, on observe que la capacité d’attention du couple diminue en même temps  que la qualité d’écoute de l’équipe médicale; et la capacité du couple à recevoir l’information et à comprendre l’importance de la proposition diminue en même temps que la capacité de l’équipe médicale, à comprendre les réactions affectives spécifiques du couple.
Ces processus mentaux sont peu connus. Quand ils le sont, ils sont souvent  négligés, en raison de l’urgence à agir. Mais, la plupart du temps, ils ne sont pas reconnus comme des phénomènes à traiter.

En formulant une proposition et en poussant le couple à une décision rapide, avant que celui-ci ait pu sortir de son état émotionnel et dire son souhait, le corps médical réduit la tension à laquelle il est lui-même confronté; mais pour le couple, cette rapidité est facteur de plus grande confusion.

 Après un tel choc - la perte de l’enfant désiré - le couple a besoin d’un temps de maturation, de retour au calme, afin que la proposition du médecin ne fasse pas écho sur des craintes liées aux représentations fantasmatiques de “l’enfant monstrueux”.

La plupart du temps, le couple suit la recommandation du corps médical. Mais depuis quelque temps, se fait jour le désir chez quelques mères, de poursuivre la grossesse jusqu’à son terme, surtout dans les cas où le bébé peut continuer à vivre, en restant relié à la mère.
Parfois, cette demande est formulée quand il y a mort in utero, même si elle est moins fréquente.
Si, pour le corps médical, le choix de poursuivre la grossesse jusqu’à terme peut s’expliquer, d’une certaine manière, quand l’enfant reste vivant, il semble totalement dépourvu de sens en cas de mort in utero; et la pression sur les parents se fait d’autant plus grande.

Dans ce dernier cas, l’expérience de la mère a du mal à être prise ne compte. Pour une femme, une mère, vivre une grossesse peut, selon son éducation et sa culture, être une expérience structurante, un murissement, une étape de développement. Accoucher, c’est devenir mère, c’est changer d’état. Accepter ou subir une interruption médicale de grossesse, c’est annuler une phase de son développement, même si cette intervention est nécessaire.

Mener une grossesse à son terme, si l’enfant n’est pas viable, c’est vivre une expérience d’accompagnement du bébé jusqu’à son décès, que celui-ci intervienne à la naissance, ou quelques heures ou quelques jours plus tard.
Cet enfant, pour la mère, et pour le père, est vivant. Accéder à une proposition d’IMG, c’est supprimer une vie, faire comme si cette vie n’avait pas d’importance puisqu’on peut la rayer.

Or, cette vie même si elle est limitée dans le temps, c’est la vie de “son” enfant avec lequel une relation a déjà été établie dans la perception de ses mouvements, dans le toucher du corps de la mère et surtout dans la pensée des deux parents.
Cet enfant, il a une histoire, une inscription dans le couple, dans la famille et tout en sachant que sa vie sera brève, cette expérience de relation avec lui, de connaissance intime, est essentielle pour assumer sa perte, sa disparition de façon sereine.
Ce temps de gestation est une étape à vivre, unique, d’autant plus précieuse qu’elle confronte la mère, le père, et toute la famille, à l’expérience simultanée de la naissance et de la mort, à la fragilité de la vie et à son mystère.
Permettre à son enfant de se développer normalement jusqu’à la naissance c’est lui donner une place dans son parcours de vie, vivre ensemble une tranche de vie.

Les couples qui désirent vivre cette expérience rencontrent souvent de l’incompréhension, au sein de l’équipe médicale.
Même, si ce n’est pas formulé de manière aussi brutale, les réactions de l’équipe laissent à entendre que“puisque le bébé va mourir, pourquoi attendre l’issue fatale au lieu tourner la page, faire le deuil et envisager à nouveau l’avenir”.
L’enfant à naître n’est pas vécu dans sa singularité, dans la proximité affective des parents. Ce qui va être premier dans la préoccupation du corps médical, c’est l’évolution de la grossesse et la surveillance de la mère.
Parfois aussi, le refus du couple d’accepter la proposition de l’interruption médicale de grossesse, est vécu par l’équipe médicale, comme un échec, qui n’est pourtant ni clairement identifié ni reconnu; on observe alors des jugements plus ou moins directs, portés sur le comportement du couple. S’y ajoute un  sentiment de double inutilité - celle de poursuivre de la grossesse, et celle de sa propre action.
Pour la famille, la mère, le père, persister dans la démarche d’accompagnement de l’enfant jusqu’à sa naissance puis, jusqu’à son décès, laisser la vie s’exprimer dans ce qui peut apparaître comme une incohérence, voire une injustice - et qui est, dans tous les cas, une souffrance, est aussi une source de plénitude car elle permet d’accepter la situation.

Mais, pour que la mère et  le père puissent ainsi accompagner l’enfant, ils ont  besoin de bénéficier du soutien de l’équipe médicale, et de trouver auprès d’elle,  présence compréhensive et acceptation sans réserve de leur choix.
Cela exige, pour cette équipe, de se placer avec les consultants - femme enceinte, mère, couple, etc - dans une relation égalitaire, dans une attitude d’ouverture et de considération - ce qui implique un changement: il s’agit alors de formuler et de communiquer au couple certains aspects de son ressenti de la situation et de se risquer à un échange - chaque partie obligeant l’autre à se confronter à une expérience nouvelle et à l’intégrer comme faisant partie de la vie et de l’évolution des comportements sociaux.

Cette parole - plus exactement, cette qualité de parole -  manque encore beaucoup dans le monde médical, qui vit plus dans une perspective d’actions à mener, de conseils à donner, de prescriptions à effectuer. Les raisons en sont multiples, les conditions de travail en justifient certaines, mais, d’autres résultent d’un mode de relation figé dans des pratiques qui ont besoin d’évoluer, pour  mieux prendre en compte les sentiments liés au trouble vécu par tous.
Le soin, pour être efficace, demande la prise en compte de la parole souffrante du patient ou de la parturiente. Il en va ainsi, par exemple, dans l’amniocentèse.
Le risque de perdre le bébé est important et cet examen n’est pas anodin pour la mère, qui, de plus, doit faire face à l’inquiétude suscitée par le doute sur la normalité du fœtus et aux sentiments divers liés à ce risque.
Dans cet examen, ce qui est le plus difficile à vivre, pour les futures mères, c’est la solitude vécue à cette occasion, qui réactive d’autres expériences de solitude. S’y associe, pour un certain nombre de femmes, un sentiment d’abandon et d’impossibilité de parler de son ressenti, après l’examen. Tout ceci accroit la douleur vécue.                           


Par France VENIER - Publié dans : francevenier
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